Thursday, October 26, 2006

# "Chanti" au Plateau / FRAC Ile de France

Le Plateau / FRAC Ile de France / 27 janvier – 19 février 2006



















"Chanti"

2005-2006 / Israel – Grèce / Vidéo / Couleur / Sonor / 30 Minutes en boucle, double projection

Photographe, vidéaste, réalisateur, Joseph Dadoune entreprend son travail entre la France et Israël où il vit. Ancien étudiant en théologie, il propose des représentations issues des rites d’initiations et de lectures à multiples entrées d’un univers inspiré du Talmud. Son travail évoque également le cinéma de Pasolini ou de Bunüel. Chanti, sa proposition dans l’espace expérimental du Plateau est une double vidéo projection issue de rushs réalisés en Israël (Ofakim) et en Grèce à Thessalonique (Kalamaria) dans des villes situées en périphérie. Deux scènes sont ainsi mises en relation, l’une montre un chien qui garde le troupeau de moutons d’un bédouin, voisin de l’artiste qu’il connaît depuis son enfance et l’autre, présente un jeune homme entouré par d’autres garçons qui exercent sur lui une pression symbolique en fumant des cigarettes. L’ensemble convoque l’agressivité et le paternalisme latents entre hommes et amorce un regard politique sur la construction de l’identité. Chanti, le titre de l’installation-vidéo, désigne les bidonvilles au Proche-Orient, il est aussi le nom d’une chèvre recueillie, alors qu’elle était presque morte, par les voisins bédouins de Joseph Dadoune. L’artiste évoque ainsi l’idée d’une possible résurrection tant animale qu’humaine.


Quel est le principe du travail que vous exposez au Plateau ?
What is the principle underlying the work shown at Le Plateau ?
Le travail que je propose dans l’espace expérimental du Plateau est un projet spécifique conçu pour le lieu. Il s‘agit d’une double vidéo projection constituée de deux écrans dos-à-dos montrant deux scènes issues d’un film auquel je travaille en ce moment. J’ai aujourd’hui tendance à penser que l’image filmée est la sémantique la plus appropriée et que le cinéma permet de parler d’un sujet en en concentrant les multiples aspects. Cette concentration, la photographie ne saurait le permettre. En tout cas, plus maintenant dans mon travail.

Je suis venu plusieurs fois voir l’espace expérimental et je me suis aperçu que l’espace se donnait à voir d’un seul tenant. C’est d’ailleurs un effet que j’ai souhaité casser en proposant que le public y rentre. Nous sommes dans une société qui propose tellement d’images, où l’on voit tout et rien à la fois. Je ne voulais pas donner à voir quelque chose d’immédiat mais plutôt offrir un format qui permet d’entrer dans un dispositif visuel et sonore donnant ensuite accès à une vision d’un quotidien où le judaïsme, les questions liées au post-colonialisme, à la périphérie, à l’homosexualité et la violence font partie de réalités humiliantes de plus en plus présentes.

La première scène montre un chien qui garde le troupeau de moutons de mon voisin, bédouin, que je n’ai pas approché durant environ vingt ans. Je montre ainsi une situation que je n’aurais pas crue possible il y a quelque temps. De l’autre côté, il s’agit d’une scène avec quatre garçons de la périphérie de Thessalonique qui fument agressivement en direction du visage d’un autre garçon qu’ils « calment ». Leur virilité semble remise en question par la fragilité du jeune garçon. Ce rapport de force de domination masculine n’est pas étranger au monde dans lequel nous vivons, qu’il soit celui du travail ou du quotidien dans la rue. Ma situation personnelle, ayant vécu à Ofakim, ville située à une heure et demie de Tel-Aviv, n’est pas sans lien avec ces violences symboliques que je donne à voir ici. La ville d’Ofakim dans laquelle ont été regroupés un grand nombre de juifs originaires d’Afrique du Nord, était à l’époque où j’y ai vécu, une enclave. Il s’agit d’une ville pour laquelle les pouvoirs politiques n’ont rien fait contre l’exclusion liée à l’identité culturelle de ces derniers et concernant le système éducatif. Excentrée, la ville sans travail, sans usine, ne laissait aucune issue ni possibilité d’évoluer. Le simple fait en arrivant à Tel-Aviv de parler d’Ofakim vous inscrit d’emblée dans une situation particulière : votre accent, votre façon de parler, votre ton, vous détermine autrement.

La troisième partie du film : Tekoa, situé à dix minutes de Jérusalem, une des zones où se trouve le conflit entre Palestinien et Israélien. Je pose la caméra face au paysage biblique. À l’horizon, une fumée noire, probablement produite par une explosion est perceptible. Un son lourd accompagne la transformation de la fumée qui se densifie. Sur le deuxième écran, on assiste au recueillement de la chèvre près de son bébé mort alors qu’un cheval noir les rejoint.

L’installation vidéo que je présente, par son format (montage, scènes vécues, dispositif) pose aussi la question de comment poser une caméra face à ces choses vécues tout en mettant à distance le pathos ou le sentimentalisme. Si mon propos est de partir de documents, je ne souhaite pas réaliser un travail documentaire. Même si l’art a toujours été un objet qui reflète son époque, je cherche à maintenir une distance au réel par le biais de la forme que je choisis notamment. Ici, le format proposé, une installation, permet des synchronisations entre les images, une opposition de deux scènes dans le même espace… Je ne cherche pas à créer une fiction à partir d’une réalité. Je cherche plutôt à ouvrir des portes pour rendre des connections possibles.


Comment cette proposition se rattache-t-elle à l’ensemble de votre travail ?
How does this project relate to your body of work as a whole ?
Jusqu’à présent, ma démarche a été liée à un travail photographique. Aujourd’hui, et peut-être grâce à cette proposition que je réalise dans l’espace expérimental du Plateau, je dirais que j’ai tendance à m’éloigner de ce médium pour travailler la vidéo qui prend elle, une place de plus en plus importante. Il s’agit de retrouver un langage spécifique avec ce médium qui puisse traduire plus que l’image fixe… Le fait de travailler uniquement avec des rushs et de les présenter dans un format minimal (sans retouche), est aussi une base de départ qui m’intéresse.


De quelle manière pensez-vous que ce projet va évoluer ?
How do you think that this project can evolve?
Au même moment que ce projet dans l’espace expérimental, je tourne à partir du 24 janvier au Musée du Louvre la suite du film que je présente sous forme d’installation ici. La scène que je souhaite y tourner se déroule avec l’actrice Ronit Elkabetz qui déambule avec un drapeau noir dans le Musée. J’aime cette image de Jérusalem incarnée par cette actrice, dans le temple de la conservation d’œuvres du passé amenées par les colons suite à leur exploration et leur colonisation des différents peuples. J’aime aussi l’idée de pouvoir faire coexister de manière concomitante deux temporalités différentes, celle du film qui se tourne au Louvre et de l’installation exposée dans l’espace expérimental du Plateau.